« sans titre » - 2008
Cette série de photographies correspond à un questionnement sur le lien et l’ambiguïté qui résident entre le monde de l’adulte et celui de l’enfance.
On aurait tort de croire que l’enfance est un monde à part protégé de la violence du monde des adultes. Même si certaines facettes du monde des ‘’grands’’ lui échappent, l’enfant est doté d’une certaine conscience souvent incomprise des adultes.
J’ai longtemps observé ces enfants issus de mon entourage familial et amical et j’ai voulu capter cette attitude qu’ils ont parfois, la maturité qui s’en dégage et ce qui se passe dans leur for intérieur. Ces enfants sont ce que j’étais moi-même il y a quelques années. En les photographiant je mets à l’épreuve ma propre sensibilité et j’établis alors un lien entre eux et moi. J’emploie l’écriture de l’adulte pour raconter le monde de l’enfant, pour me replonger dans cette époque révolue.
La distance entre l’appareil photographique et l’enfant est un espace où se révèlent des choses que je cherche à mémoriser… ou peut-être à voler car représenter l’autre c’est aussi lui voler quelque chose, lui « voler son âme ».
Ces images sèment le trouble. Ils ne rient pas, ils ont des airs d’adultes qui pressentent la gravité de la condition humaine. Ce sont des portraits d’enfants qui n’en sont pas. On pense alors à l’atmosphère du travail de Rineke Dijkstra ou d’Ingar Krauss. Que savent exactement ces enfants? Savent-ils tout, ne savent-ils rien ?
Isolés un instant de l’univers familial, ils se retrouvent seuls face à l’objectif et doivent faire preuve de concentration. Cette manière d’appréhender le sujet de front, d’établir un protocole et de créer un phénomène de répétition renvoie à la composition des images architecturales de Bernd et Hilla Becher.
C’est un instant de vérité. Les enfants ont tout en état brut. Tout est réduit à son essence. Les choses atteignent une forme de paroxysme. Ce moment suspendu où l’enfant se pense peut-être déjà adulte se retrouve dans l’intensité de son regard. C’est une personne sérieuse. .« The kids are not only alright, they’re better than you and I » écrit Bettina Komenda, artiste photographe et auteur d’une série intitulée « Kinder ».
En guise de fond, un simple mur de béton, de pierres ou de briques ajoute à la scène un sentiment abrupte. Le jeu sur la profondeur de champ rend ce mur flou. Le travail est arrivé à un point où l’enfant a avalé le décor. Cette question du fond renvoie à une question fondamentale du lieu dans lequel il habite. C’est comme si l’on y cachait derrière quelque chose que l’on souhaitait gommer, occulter. Or plus on cache, plus on montre. Ainsi le fond remonte à la surface et prend alors autant de valeur que la représentation de l’enfant. Cette "décontextualisation" des corps accompagne la lecture de ces images vers notre propre histoire, notre propre connaissance.